Les Quatre Fondements de l'attention

bird's eye view of forest mountain
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Ajahn Khemasiri

LES QUATRE FONDEMENTS DE L’ATTENTION

Amaravati Publications

Nous remercions le centre bouddhique « Le Refuge » pour nous avoir offert la production originale de cette œuvre.

Pour plus d’information sur le centre bouddhique « Le Refuge », rendez-vous sur le site : http://www.refugebouddhique.com/

AJAHN KHEMASIRI

Abbé du monastère Dhammapala en Suisse Allemande. Ajahn Khemasiri appartient à l’École des Moines de la Forêt, de la Tradition Theravāda.

Son premier contact avec le bouddhisme en 1977 fut à travers la Tradition tibétaine. Mais en 1978 il rencontra, en Angleterre, Ajahn Chah et Ajahn Sumedho, deux Maîtres Theravāda de l’École des Moines de la Forêt et commença alors les premières retraites et séjours dans les monastères.

En 1984, il entra comme novice au Monastère d’Amaravati au nord de Londres et c’est en 1986 à Chithurst, qu’il reçut l’ordination de bhikkhu. De 1995 à 1999 séjours en Thaïlande et en Birmanie : période de pratique individuelle intensive dans différents monastères et ermitages.

Depuis 2000, il réside au Monastère Dhammapala en Suisse, dont il vient de prendre la direction.

PREMIER JOUR

(Chant du partage des bénédictions)

Ce matin j’aimerais vous guider dans la première méditation, juste quelques mots pour vous permettre de vous ajuster à la situation, ici et maintenant. Nous avons débuté par ce chant qui normalement se pratique à la fin de la journée, mais que nous avons choisi d’accomplir maintenant pour que tous puissent participer. Il est également important de réfléchir au sens de ce chant avant de démarrer une nouvelle journée ou en début de retraite, car il nous rappelle que ce que nous accomplissons n’est pas pour nous seuls. Cela nous rappelle que ce que nous faisons est une bénédiction pour nous-mêmes, mais aussi pour le monde entier. Et bien entendu c’est d’autant plus une bénédiction que cela ne procède pas d’une vue égocentrique, et que nous souhaitons partager les bienfaits et les bénédictions avec tous les êtres.

Il y a toute une liste de ces êtres sensibles, vous pourrez la lire plus tard pendant la pause. Elle commence par nos proches et tous les hommes politiques qui dirigent notre monde et s’étend à tous les plans d’existence, y compris les plans célestes les plus lointains. Rien n’en est exclu, pas même les forces hostiles de l’univers. Vous avez vraiment le sentiment que tout est ainsi inclus. C’est très important de prendre cela en compte en début de retraite, pour que ce nous faisons ne soit pas ce que nous appelons familièrement en anglais un « ego-trip » et que nous nous sentions reliés non seulement à ceux qui nous sont proches, mais aussi à tous les êtres sensibles.

Ce matin nous n’allons pas penser à tous les êtres de l’univers. Nous allons d’abord établir nos fondements d’une façon très simple de façon à prendre conscience de notre état, de ce que nous avons amené ici avec nous, comment nous nous sentons physiquement, l’état de notre esprit et de notre cœur. Notez aussi toute activité mentale, toute pensée, c’est notre point de départ. Et notez aussi bien sûr toute pensée, tout sentiment concernant ce que nous souhaitons accomplir, voire toute résistance même très subtile qui se manifeste ce matin.

Pour résumer, le thème central de la méditation ce matin est de laisser les choses être telles qu’elles sont, d’une façon bien sûr très alerte et très éveillée. J’imagine que pour certains d’entre vous cette heure matinale n’est pas le meilleur moment pour être alerte et éveillé. Si vous vous sentez un peu fatigué, gardez les yeux ouverts pendant que vous êtes assis de sorte que vous puissiez être réellement alerte et éveillé dans ce que vous expérimentez ici et maintenant.

(Méditation)

Ceci représente les premières étapes pour entrer en contact avec nous- mêmes en méditation. Je recommande que nous conservions cette attitude tout au long des repas et pendant le petit déjeuner, au cours des activités et du travail de la journée. Ainsi au fil du temps, une certaine unité va s’établir, le calme règnera ici et dans les activités. Restez toujours en contact avec vous-même. Bien sûr le noble silence va nous aider à rester en contact avec nous-mêmes. Comme je l’ai dit hier, ce n’est pas un silence rigide, il faut parfois parler pour certaines tâches par exemple, mais quand c’est terminé revenez à vous-même.

Dans cette perspective, je vous souhaite « bon appétit » pour le petit- déjeuner.

Comme nous l’avons vu ce matin, notre pratique est essentiellement tournée vers satipaṭṭhāna, la pratique de pleine conscience, appliquée au corps. Cet après-midi, j’aimerais approfondir le sujet avec vous et vous donner peut-être également quelques pistes ou des conseils pratiques pour approfondir cette contemplation du corps.

Le mot satipaṭṭhāna est en fait composé de deux mots : sati qui signifie attention éveillée, pleine conscience et paṭṭhāna qui vient de upaṭṭhāna qui signifie placer près, poser à proximité. Satipaṭṭhāna est souvent traduit par « fondements de l’attention », c’est une expression courante en Occident, mais qui divise les érudits. Alors quelle est la bonne traduction ? Je ne suis pas un érudit donc je m’abstiendrai d’entrer dans cette discussion et je dirai que les deux acceptions du terme sont justes.

Nous pourrions dire que ce que nous posons à proximité, proche de nous c’est sati, notre pleine conscience, notre conscience éveillée. Nous l’appliquons directement au domaine du corps.

Je ne sais pas comment cela s’est passé pour vous ce matin quand vous avez porté votre attention sur le corps, si c’était facile ou non. Le premier jour en particulier beaucoup de gens ont du mal à trouver leur

corps. Parfois cela peut aider de toucher les différentes parties du corps pour établir un contact tangible.

La plupart du temps nous sommes tellement tournés vers le mental, occupés à penser ou plongés dans nos pensées, que nous pensons rapidement entrer en contact avec notre corps sans que ce soit vraiment le cas. C’est pour cela qu’Ajahn Abhinando a insisté ce matin sur le ressenti, il s’agit vraiment d’un ressenti, d’une sensation corporelle, d’une sensation perçue par le corps.

Cela donne le sentiment accru de se retrouver, de se reconnecter avec notre centre. Ainsi la première étape, kāya passanā, qui consiste à appliquer l’attention au corps, est un exercice de recentrage très efficace. C’est aussi un bon refuge quand d’autres impressions nous entraînent, qu’il s‘agisse d’impressions mentales, d’émotions, de perceptions ou de pensées. C’est un moyen habile très efficace qui permet d’élargir ensuite naturellement notre conscience.

Quand je parle d’expansion de la conscience, je veux dire expansion de la conscience à d’autres plans de satipaṭṭhāna, les fondements de l’attention qui relèvent bien entendu du plan mental. Mais le plan mental est si changeant, si rapide et si intangible que souvent nous ne le percevons pas si nous ne sommes pas entraînés. En général, nous le remarquons après coup. Le corps bouge lui plus lentement et ses mouvements sont plus grossiers dans la forme et l’apparence. Il est donc plus facile et plus efficace de se maintenir avec ce qui se passe dans l’instant présent. Il suffit de tourner notre attention vers les sensations.

Je ne souhaite pas m’attarder sur ceci cet après-midi, mais je voudrais vous guider en utilisant une méthode particulière de contemplation du corps.

Prenez s’il vous plait une posture de méditation que vous pourrez conserver pendant quarante minutes environ.

Généralement, nous commençons par la partie externe du corps, c’est- à-dire la posture. Vérifiez que vous êtes assis droit, sans rigidité ni raideur, mais pas trop relâché non plus. C’est quelque chose que vous pouvez sentir. Soyez attentif à la façon dont vous maintenez le corps droit. Vous pouvez commencer par sentir le bas du corps, comment vous êtes en contact avec le sol et le coussin. C’est le fondement, un fondement très ferme dans le corps.

Pour élargir cela, je suggère que vous fassiez une visualisation. Imaginez une colonne de lumière qui traverse votre corps. Elle démarre au bas de la colonne vertébrale, au point de contact avec le coussin. Cela correspond au centre de votre colonne vertébrale sur le plan anatomique et remonte jusqu’au sommet de la tête.

Il est important d’utiliser à la fois la force de l’imagination et du ressenti. Vous vous sentez dans le corps, au centre du corps.

Quand vous éprouvez ce contact et que vous avez une image claire de cet axe central, vous pouvez étendre la colonne un peu au-delà des limites corporelles. Descendez sous la terre, dans le sol, pas jusqu’au centre de la Terre, mais disons à trente ou cinquante centimètres de profondeur. Au sommet de la tête, allez en direction du ciel, mais ne disparaissez pas dans l’univers, allongez la colonne de lumière de trente ou cinquante centimètres au-dessus de la tête. Essayez de maintenir cette visualisation et cette perception pendant un petit moment.

Observez ce qui se passe, regardez l’expérience sans rien en attendre. Laissez-la parler d’elle-même. Comment est-ce que je perçois mon corps si je pratique ainsi ? Qu’est-ce que cela fait ?

En même temps vous remarquez dans votre expérience ce qui est changeant, vivant, qui s’étend et se contracte, c’est le rythme de votre respiration. Quand vous êtes connecté à cet axe vertical qui lui est plutôt stable, vous êtes conscient du mouvement du corps qui bouge avec la respiration.

Je vous invite à faire librement l’expérience de cela. Si c’est difficile de rester en contact avec les deux aspects, maintenez l’attention sur l’un d’eux. Vous pouvez aussi délaisser la colonne de lumière ou l’axe central et demeurer simplement en contact avec le rythme de votre respiration. Ce qui est important c’est de vous sentir de plus en plus connecté à vous-même, de façon très réelle.

(Repas)

Est-ce que chacun est familier avec notre tradition des repas ? Je vais en dire quelques mots.

Nous appartenons à une tradition qui repose sur l’offrande de nourriture, nous dépendons donc de ce que les gens nous offrent. Dans des pays comme la Thaïlande ou la Birmanie, tous les matins le moine doit aller quêter les offrandes de nourriture et les dons. Normalement les gens n’offrent que de la nourriture, mais en Occident, en Europe ou aux États-Unis, ils veulent parfois mettre de l’argent dans nos bols et nous devons alors refuser.

Il s’agit uniquement de la nourriture de la journée. Nous ne pouvons donc pas stocker de nourriture et chaque jour nous suivons le même rituel. Cela nous rappelle que chaque jour est nouveau, et la relation de dépendance qui nous lie aux laïcs. Cela crée et entretient un sentiment de gratitude. Ainsi, nous pouvons nous consacrer pleinement au Dhamma et à la vérité sans avoir à nous préoccuper de gagner notre vie. La bénédiction est une façon d’exprimer notre reconnaissance.

(Chant)

DEUXIÈME JOUR

Brahmavihāra

Ce matin je voudrais effectuer un chant qui n’est pas dans vos livrets. Il est court, mais il a beaucoup de sens par rapport au thème de notre retraite. En pali, il s’appelle Brahmavihāra et il traite de quatre aspects importants que le Bouddha a encouragé ses disciples à développer.

Le premier est la bienveillance, le deuxième la compassion, le troisième la joie, en particulier la joie empathique et enfin l’équanimité. Ce chant met l’accent sur ces qualités et dit que si elles sont développées à un niveau ultime elles deviennent illimitées. Elles ne sont alors plus limitées à un individu, à nous-mêmes ou à nos proches, aux situations auxquelles nous sommes mêlés, mais elles imprègnent toutes choses. Elles imprègnent tout l’univers pour ainsi dire. À ce stade elles sont la manifestation d’un esprit éveillé.

(Chant)

Ces Brahmavihāra ne sont pas seulement un chant rituel ou une façon de montrer le potentiel illimité de nos esprits. Ce sont des aspects que nous pouvons développer immédiatement dans notre cœur ici et maintenant. Particulièrement à cette étape de la retraite, afin que les choses puissent se manifester telles qu’elles sont.

Il est très utile d’amener la première qualité, mettā, à la conscience. On pourrait dire que cela consiste principalement à nous accepter et à accepter notre expérience. Il s’agit d’avoir de l’amitié pour nous- mêmes, de la bienveillance, on pourrait même dire de l’amour. Il ne s’agit pas de créer artificiellement un sentiment particulier à notre égard. Nous pouvons l’utiliser de manière tout à fait pratique tandis que nous laissons les choses être telles qu’elles sont.

L’un des moyens d’engager mettā dans notre expérience, est de noter quand nous sentons une résistance, une irritation ou une aversion dans l’esprit. Il faut se souvenir alors de ne pas réagir, ni ajouter quoi que ce soit de négatif ou d’hostile à l’expérience. Développer une attitude de non aversion ou de coexistence paisible avec ce qui s’élève dans l’esprit, c’est déjà pratiquer mettā, c’est faire preuve de

bienveillance envers soi-même. Vous voyez, cela ne demande pas un grand effort. C’est vraiment un aspect auquel nous pouvons nous connecter ici et maintenant alors que nous sommes assis et que les impressions du matin s’élèvent.

Comment vous sentez-vous ce matin ? Quel est votre ressenti ? Quelle est l’humeur du jour si je puis dire ? Comment vous sentez-vous dans cette enveloppe physique, dans votre corps ? Quelles sont vos pensées, vos processus mentaux ?

Quand nous notons une réaction, quand nous réagissons à l’expérience, mettā devient très utile. Restons simplement totalement conscients de ce qui se passe, c’est une marque de bienveillance envers nous-mêmes.

C’est également valable pour les souvenirs qui peuvent se manifester, par exemple la manière dont la première journée de la retraite s’est déroulée hier, le regard que nous portons sur nous-mêmes. Nous pouvons aussi noter l’autocritique, qui est sous-jacente dans notre société, noter si c’est quelque chose que nous faisons à l’occasion. Certains le font même systématiquement. Juger, être critique devient un trait de personnalité.

Ce que nous cherchons à faire ici, et mettā, la bienveillance, que nous pouvons avoir pour nous-mêmes, nous y aide, c’est de voir ces schémas, d’en prendre conscience pour pouvoir les lâcher. Ce lâcher- prise n’est pas quelque chose que nous décidons. Nous ne voulons rien. Nous ne faisons rien. C’est notre attitude, notre acceptation, notre prise de conscience qui conduisent à ce lâcher-prise.

Ce matin, tandis que progressivement vous entrez plus profondément en vous-même, souvenez-vous de cela, amenez cette qualité à l’esprit. « Y a-t-il quoi que ce soit dans mon expérience de l’instant qui ait besoin de mettā, de bienveillance, de bonté ? » Bien entendu vous n’allez pas vous mettre à l’affût. Si rien ne se présente, cela convient. Nous demeurons simplement dans cette bienveillance fondamentale et cette acceptation de nous-mêmes. Nous laissons simplement les choses se manifester.

C’est vraiment très simple, mais souvent très difficile. C’est la raison pour laquelle nous devons faire un petit effort, être vigilants, attentifs, trouver le bon niveau d’effort, de vigilance, qui ne fasse pas obstacle à notre exploration. Si nous poussons trop, si nous faisons un effort trop

intense ou si nous tentons de changer les choses, nous nous écartons à nouveau de l’acceptation fondamentale.

Il faut donc fournir un effort particulier, utiliser une énergie particulière pour accepter et permettre que cela se produise. Je ne peux pas vous dire comment cela doit être. C’est à vous de trouver, à travers votre propre expérience. Pendant cette session de méditation, essayez, faites l’expérience. Et voyez ce qui se passe.

Les cinq empêchements

Je voudrais poursuivre par quelques réflexions et quelques indications concernant la pratique de la méditation.

Hier soir Ajahn Abhinando a indiqué beaucoup de moyens habiles concernant la pratique de l’attention à la respiration. Comme vous l’avez remarqué, nous travaillons ensemble, nous nous écoutons pour ne pas nous contredire. Cela pourrait être très tentant de se dire : « Je vais prendre l’après-midi pour moi et aller me promener. » Il ne s’agit pas seulement de ne pas se contredire, nous sommes convaincus que nous co-créons un champ méditatif. J’espère que vous pouvez le sentir. Nous sommes tous là et nous nous engageons dans cette méditation intensive, cela crée une énergie partagée dont nous pouvons être conscients.

Vous savez tous que quand vous prenez du temps pour vous, à la maison, dans l’abri de jardin ou n’importe où, il est beaucoup plus difficile de pratiquer régulièrement, en particulier lorsque des états mentaux perturbants se manifestent, par exemple quand il y a de l’agitation ou du doute. On est alors facilement tenté de prendre un livre, d’aller chercher une bouteille de bière au frigo ou de faire n’importe quoi d’autre. Mais ici lorsque cela se produit il n’y a pas d’échappatoire possible. C’est pourquoi cela vaut la peine d’observer ces soi-disant obstacles que nous rencontrons lors de la pratique de la méditation.

Dans notre tradition, les principaux obstacles sont classés en cinq catégories. On les appelle les cinq empêchements. Il nous est demandé de les surmonter grâce à notre pratique. Peut-être vous demandez vous comment cela fonctionne, car hier et ce matin on a dit de laisser les choses se manifester librement, et maintenant qu’il faut aussi dépasser certains états mentaux et certaines expériences. Est-ce que cela n’est pas contradictoire ? D’un côté il faut laisser les choses se manifester et

de l’autre il faut faire quelque chose…

Ce qu’il faut comprendre, ce que cela signifie – laisser les choses se manifester – concerne la perception directe, les premiers instants de perception, le moment où les états mentaux s’élèvent dans la conscience, car si nous ne pouvons pas accepter que ces éléments se présentent à la conscience, nous risquons d’être facilement absorbés ou saisis par l’un des empêchements. Les empêchements tendent à s’élever très rapidement et aussi très subtilement et avant même que nous nous en rendions compte nous sommes en pleine bagarre intérieure.

Laisser les choses se manifester librement couvre deux aspects. Le premier nous met en contact avec un sentiment d’espace intérieur, voire de paix intérieure qui bien sûr n’est pas une paix totale, c’est une paix relative ou momentanée, mais il est très important de constater qu’en réalité cette paix et cette nature spacieuse ne sont pas si éloignées. Elles ne sont pas « là-bas » ou dans le futur.

Toutefois si l’entraînement n’est pas complet, des émotions et des états mentaux perturbants peuvent surgir à l’occasion. C’est une invitation à regarder de plus près, à observer ces empêchements directement.

Il est beaucoup plus facile de faire face à ces obstacles si nous avons un sentiment d’espace intérieur et de calme. Les méditations que nous pratiquons, la pleine conscience de la respiration par exemple, nous établissent dans un état de calme.

Les pratiques dirigées vers la vision intérieure, la compréhension, la sagesse et celles qui consistent à calmer, concentrer, rassembler l’esprit en un point, vont toujours de pair. J’imagine que vous avez tous remarqué le premier jour à quel point il est difficile de voir tout ce qui s’élève dans notre conscience instant après instant lorsque l’esprit est agité et qu’il n’y a pas un minimum de tranquillité.

En pratique, à certains moments nous développons plutôt le calme et la concentration et à d’autres nous sommes davantage ouverts à l’investigation. Notre maître en Thaïlande, Ajahn Chah, avait l’habitude de dire que c’est comme les deux faces d’une main. D’un côté il y a samatha, le fait de calmer et de concentrer l’esprit et de l’autre il y a la vision pénétrante, mais ces deux aspects vont de pair. Suivant le côté que l’on regarde, on voit l’un ou l’autre.

Je voudrais parler un peu des empêchements, des cinq empêchements parce que je suppose que vous en avez déjà fait l’expérience. Ce n’est pas un problème, vous n’avez pas échoué, en fait vous êtes sur la bonne voie !

Ce qui est intéressant c’est de regarder ce que nous faisons. D’abord de voir si nous sommes conscients, si nous avons pris conscience qu’il y a par exemple du désir, le premier empêchement. S’il y a de la malveillance, de l’hostilité, une certaine torpeur ou de la rigidité, de l’agitation, de l’inquiétude ou des doutes, que faire ?

Si nous essayons de faire quelque chose en mobilisant notre volonté, cela devient vite très compliqué. C’est un peu comme un chat qui est pris dans une pelote de laine : plus il essaie de s’en sortir plus il s’emmêle. C’est pourquoi il est très important d’être attentif et d’avoir suffisamment d’espace intérieur quand on aborde ces situations.

Souvent, les attaques ne sont pas très violentes. Vous avez par exemple, à un moment ou un autre, certaines pensées ou certains désirs que vous ne pouvez pas satisfaire. Il peut s’agir de choses tout à fait mondaines comme l’envie d’écouter de la musique, d’aller manger quelque chose en plein après-midi, des fantasmes sexuels, n’importe quoi. Le Bouddha disait que l’esprit est alors comme l’eau, un bol d’eau avec des pigments de couleur. La couleur varie suivant les organes des sens impliqués. La clarté de l’esprit est troublée et nous ne sommes pas clairs. Il en est de même pour les autres obstacles. Il y a en fait d’assez jolies métaphores.

Le Bouddha utilisait l’eau pour décrire ce qui se passe. Par exemple, l’hostilité ou la malveillance sont comparées à de l’eau bouillante, des bulles montent à cause de l’ébullition. Cela parle à tout le monde, car nous sentons bien que nous bouillons quand nous sommes en colère. L’image nous montre comment notre esprit est troublé. Nous ne pouvons pas voir clairement, car lorsque cela se produit nous sommes totalement absorbés. Nous bouillons. Nous sommes en ébullition.

Puis le troisième empêchement, c’est un état épineux dans lequel beaucoup de méditants se débattent. On l’appelle thīna-middha, la torpeur ou la paresse. C’est une forme de lourdeur et de rigidité de l’esprit. Je suppose que certains d’entre vous en ont fait l’expérience le premier jour. Cela se voit parfois à la posture des gens. Ils s’effondrent

! Certaines personnes peuvent rester très longtemps dans cet état,

parfois même toute une session. Le problème c’est que non seulement l’esprit est engourdi et confus, mais il est aussi rigide. Il semble ne pas vouloir bouger. Il y a un sentiment absurde de quelque chose de presque agréable, parce qu’au moins ça n’est pas douloureux ! A moins bien entendu qu’on ait de grandes attentes en ce qui concerne la méditation, alors on commence à souffrir. Ce n’est pas l’état lui-même qui cause la souffrance, ce sont les attentes que nous avons sur la clarté mentale, la félicité, l’éveil. Vous avez alors l’impression d’être un buffle d’eau thaï. Ces buffles ont l’air parfaitement stupide et vous souffrez parce que vous ne voulez pas leur ressembler.

Cet empêchement est le seul qui requiert que nous fassions quelque chose parce que demeurer dans cet état est une perte de temps. Si vous laissez « les choses être telles qu’elles sont », dans cet état, ce n’est pas très bon. En fait, dès que vous remarquez les premiers signes de cet état, quand l’esprit commence à devenir nébuleux, vous devez être très vigilant. Mais nous avons d’illustres prédécesseurs. Dans l’un de ses enseignements, le Bouddha s’est adressé à Mahamoggallana, l’un de ses deux principaux disciples qui au début avait de gros problèmes de somnolence et de torpeur. Cela le désespérait de sentir son esprit partir ainsi alors le Bouddha a sorti quelques astuces de sa manche comme Ajahn Abhinando hier quand il a parlé de ānāpānasati. Il s’agissait essentiellement de propos destinés à garder l’esprit et le corps alertes.

Par exemple, l’un de ces conseils est de changer de sujet de méditation, ou de prendre un sujet de méditation en utilisant l’esprit cognitif, ou de faire quelque chose de physique, d’ouvrir les yeux par exemple. Dès que la torpeur survient, ouvrez grand les yeux, levez-vous, pratiquez la méditation marchée, aspergez-vous le visage d’eau fraîche. Si c’est la nuit, sortez et regardez les étoiles. Vous voyez, le Bouddha lui a donné toutes sortes de conseils, il ne lui a pas dit de simplement accepter cet état de fait. Il semble que cela ait marché pour Mahamoggallana, car plus tard il est devenu un méditant doté de pouvoirs psychiques. Non pas que vous deviez faire cela. Ne pensez pas aux pouvoirs psychiques ! Ils sont juste un effet secondaire.

Je voudrais aussi parler des deux autres empêchements. Le suivant est l’agitation et l’inquiétude. C’est vraiment un phénomène corps/esprit. Certaines personnes sont très agitées et inquiètes par nature, pas au niveau de leur véritable nature, mais au niveau conventionnel.

Dans le vol que j’ai pris pour venir de Londres il y avait un siège libre à

côté de moi et au bout d’un quart d’heure un homme est venu me demander s’il pouvait s’asseoir là. J’ai accepté bien sûr, mais au ensuite je l’ai regretté. C’est la personne la plus agitée à côté de laquelle je me sois trouvé depuis très longtemps. Il n’arrêtait pas de remuer et de regarder partout sans aucune raison. Bien sûr j’observais mes propres réactions. J’étais assis là et c’est presque comme si son agitation entrait dans mon corps. Ça n’avait pas l’air de le gêner. Il avait l’air assez heureux, il n’avait pas l’air stressé, il était juste un peu agité.

La plupart des gens sont agités à l’occasion, pour une raison ou une autre. Cela provient de l’esprit, de la manière dont nous nous considérons. Nous nous inquiétons, surtout si nous avons un problème important ou un problème personnel. Ou, cela arrive souvent, une personne vient ici et quelque chose de sa vie se manifeste fortement et clairement dans son esprit.

Et alors bien sûr on se dit « Oh non, ce n’est pas ce que j’avais prévu. Je ne veux pas cela. Ce n’est pas ce que je voulais pour cette retraite. Je suis venu ici pour trouver la paix et le calme, la félicité et peut-être même l’éveil. Et maintenant voilà ce qui se produit ! »

Les sept facteurs d’éveil

Vous comprenez qu’alors il faut adopter une stratégie différente. Il nous faut être stable, rester tranquille.

Dans notre tradition il y a sept facteurs d’éveil, au centre desquels se trouve l’attention, la conscience, sati. Trois facteurs activent l’esprit, ils sont adaptés en cas de torpeur ou de paresse. Les trois autres servent à calmer les formations mentales et physiques, l’un s’appelle passaddhi ce qui signifie calmer les formations mentales et physiques. Les deux autres sont samādhi et upekkhā. Samādhi est la concentration, le fait de rassembler l’esprit. Upekkhā consiste à s’efforcer concrètement de demeurer patient et à préserver l’équanimité même si nous traversons des états émotionnels particulièrement forts. En général ce n’est pas possible si nous suivons nos pensées.

L’agitation peut être physique bien entendu. C’était le cas de cette personne assise à côté de moi dans l’avion, il était manifestement agité. Et même si c’est moins fort, il nous faut rester calmes et stables et revenir au corps, au niveau des sensations physiques. Regardez ce qui se passe quand vous êtes immobile et calme, écoutez et sentez cette agitation ou cette inquiétude. Pour l’agitation, le Bouddha utilisait l’image d’une eau balayée par la tempête, avec beaucoup de vagues.

Pour le cinquième et dernier empêchement, le Bouddha utilise l’image d’une eau couverte de… comment appelle-t-on ces plantes qui poussent à la surface de l’eau ? [Quelqu’un dans le public : des algues

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Ce livre peut être téléchargé gratuitement sur le site www.forestsangha.org

ISBN 978-1-78432-127-7

Édition numérique 1.2

Traduit de l’anglais par Geneviève Hamelet et Anna Roizenberg Copyright © 2018 Amaravati Publications

Ce livre est sous la licence Creative Commons. Attribution- Non commercial-Noderivatives 4.0 LICENCE INTERNATIONALE Pour voir une copie de cette licence visitez, https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/deed.fr

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Table of Contents

Les Quatre Fondements de l’Attention 2

Premier jour 5

Deuxième jour 10

Troisième jour 32

Quatrième jour 49

Cinquième jour 64

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